La Ferme des 5 Sens ou le sens du collectif

Marie Bertrand est paysanne boulangère, et Marion Rupin est maraichère. Ces deux amies se sont installées sur le même lieu, à la Ferme des 5 Sens, à Guipry-Messac, avec trois autres acolytes Pierre, Mickaël et Tamara.

Je les ai rencontrées en mai 2016. Ces deux jeunes trentenaires, tout autant rêveuses que réfléchies, m’ont présentées leur ferme où, en effet, le sens n’est pas seulement à la quête mais l’objet de leur réalité.

Marie Bertrand (à gauche) et Marion Rupin (à droite)

En quête de sens

Entre les études en économie sociale et solidaire achevées en 2007 et le projet de reprise de la Ferme des 5sens en 2014, il y a d’abord les premières expériences professionnelles, et aussi et surtout les questionnements, les utopies et les envies de concret, de retour à la terre, de reconnexion avec le territoire.

 Marie a appris à faire du pain bien loin d’ici… en Bolivie alors qu’elle travaillait pour une ONG dans la recherche de financement. Déçue par le secteur de la solidarité internationale, mais tenue par l’idée de revenir à la terre, elle a envie de mettre en pratique ce qu’elle a appris là-bas et décide avec son compagnon de se former dans le sud-ouest où ils obtiennent leur certificat de spécialisation en agriculture biologique. Cette deuxième aventure dure cinq ans. Puis arrive leur bébé, une petite fille d’aujourd’hui cinq ans, une autre aventure encore. Puis l’envie de s’installer. Alors pourquoi pas vivre le rêve d’un projet d’installation collective avec une bande de copains copines ?

Marion milite dans des collectifs anti-pubs et participe a des chantiers participatifs. Les questions de la consommation « mieux et bien » l’interrogent énormément et l’orientent sur l’alimentation. Puis, elle réalise son premier travail en Ardèche où elle accompagne des porteurs de projets en milieu rural. A ce moment-là, elle a envie d’être de l’autre côté du bureau, à savoir de porter son propre projet. C’est alors qu’elle se lance elle aussi dans un contrat de spécialisation en agriculture biologique dans le sud de la France au sein d’une ferme maraîchère et arboricole. Elle se confronte physiquement au métier, elle travaille dehors. Après un voyage avec son compagnon, ils reviennent en Ille-et-Vilaine pour se reconnecter avec le territoire. Durant trois ans, elle est salariée comme maraîchère dans une ferme à Corps-Nuds où elle a la chance d’être autonome sur la production et la commercialisation. En parallèle, elle donne naissance à deux petites filles. Et vient l’envie de s’installer aussi !

Marion au volant du tracteur de la ferme
Marie pétrie le pain et le laisse reposer

Le sens du collectif

En octobre 2015, c’est le début de l’aventure commune. Le groupe de copains – ils sont six au total – s’installe à la Ferme des 5 sens, déjà labellisée bio,  et crée une cohabitation d’entreprises sur ce même lieu.

 La ferme compte un grand hangar, des terres, un bâtiment… Marie et Mickaël, son conjoint, se lancent en tant que paysans boulangers en GAEC (groupement agricole d’exploitation en commun) et reprennent l’activité déjà existante. Marion et Pierre, de leur côté, s’occupent des terres et font du maraîchage ; ils créent l’EARL « Les Primeurs des 5 Sens » (EARL = exploitation agricole à responsabilité limitée). Ils accueillent Tamara qui, quant à elles, fabriquent des savons, « La Savonnerie des 5 Sens ». Réside donc ici une communauté de travail, leur objectif étant « la création d’un espace de développement d’activités indépendantes dans un esprit coopératif et respectueux du vivant. » Cela permet de mutualiser la ferme, le matériel et la commercialisation tout en partageant des principes d’entraide, de solidarité et de convivialité.

Et le tout appartient à une SCI citoyenne (SCI = société civile immobilière) réunissant 240 citoyens qui ont choisi d’acheter la ferme collectivement. Ils ont été soutenus par l’association Terre de Liens, qui favorise les nouvelles installations paysannes, dans ce projet.

Marion et Pierre se sont spécialisés dans les légumes primeurs (de printemps), de fin d’été et d’automne. Ils vendent en circuit court principalement.

Marie et Mickaël sont à la fois au four et au moulin, dans les champs et au fournil, collègues et conjoints. Être paysans boulangers, c’est faire plein de tâches différentes. Ils cultivent 23 hectares en rotation. Le blé est envoyé au tri à Bain-de-Bretagne, ensuite ils récupèrent la farine pour leurs pains qu’ils produisent entre 300 et 400 kg par semaine. L’objectif serait 500 kg pour faire vivre deux personnes et restaurer leur propre moulin.

Le sens de l’organisation

Tout ça, sur papier, ça envoie du rêve, n’est-ce pas ? Le rêve étant devenu réalité. Mais les filles, Marie et Marion, parlent aussi de leurs doutes, de leur fatigue et de la nécessité d’une bonne organisation professionnelle et familiale. Il est nécessaire de séparer les temps et avoir des coupures géographiques et psychologiques. D’ailleurs personne n’habite sur la ferme.

Marion a le souhait d’organiser sa production de légumes aussi en fonction de ses enfants pour passer du temps avec eux. Les filles précisent qu’elles ne veulent pas que le choix de vie des parents soit subi par les enfants. Alors elles testent. Ce sont les toutes premières années. Marie souhaiterait avoir un peu plus de temps pour elle dans la semaine, et aussi pour son couple, et des temps de formation… « pas à pas, on va y arriver ! »

 Il y a également des peurs à lever, comme celle de ne pas pouvoir tout gérer, entre la vie de maman, de femme et d’agricultrice. « Ce sont des superwomen, celles qui arrivent à faire ça » souligne Marion.

En avant pour la fournée
Sous la serre

Le sens du lien

L’un des objectifs de la Ferme des 5 Sens, c’est aussi vivre en lien avec un territoire. Alors la fine équipe organise des réunions publiques dans le but de faire connaître leur activité aux voisins, fêtes champêtres et autres moments de partage. « Je ne pense pas qu’ils nous prennent pour des beatniks », exprime Marion, sourire au coin. Et Marie répond « enfin, certains peut-être une peu ».

Un autre objectif dans la ferme est l’importance de la communication ; celle-ci permet de soulager« surtout dans un collectif » pour pouvoir compter les uns sur les autres. Cela passe par des réunions hebdomadaires pour gérer le quotidien à la ferme mais aussi par la volonté d’interactions humaines de qualité. « On apprend beaucoup plus de soi que des autres dans un collectif » affirment les deux acolytes.

Féminessence

Au moment d’aborder les questions de la place des femmes dans le milieu agricole et de la féminité, les filles me parlent en premier lieu de l’aménagement du travail « pour faire évoluer le métier », et pour développer la prise en compte du corps dans la pratique, par exemple pour prendre soin de son périnée. Ces adaptations ergonomiques peuvent être amenées par les femmes et « font du bien aux hommes aussi », admet Marion. Alors, quand l’une ou l’autre pense manquer de force physique, elles trouvent des combines ou demandent de l’aide à leurs voisins.

C’est lors de sa maternité que Marion s’est questionnée sur la place des femmes en agriculture car il lui fallait trouver des solutions techniques d’aménagement du travail. Aujourd’hui, « les hommes passent plus de temps avec les enfants et le partage des tâches a permis qu’on a pu s’installer et faire ce métier là » témoigne-t-elle.

Marie explique que parfois il faut se forcer à affronter une situation et certaines peurs, comme celle de conduire le tracteur : « c’est froid, c’est du métal » alors que travailler la farine, le blé, c’est plus organique, plus cocooning, ça lui ressemble plus.

Et comme il est important, dans l’esprit de leur collectif, de respecter l’équité entre les sexes, il est nécessaire que les uns et les autres soient interchangeables, dans un même corps de métier, sur les différents postes de travail afin de pouvoir se relayer et être au même degré d’information.

Le rapport à la féminité, « ce n’est pas toujours évident » quand au quotidien on porte des habits vieux et sales. « Faire attention à soi demande plus d’efforts » précise Marion, « faute de temps, il n’est pas toujours facile de trouver un sas de décompression avant de rentrer à la maison ou d’aller chercher mes filles à l’école, parfois j’aimerais leur montrer une autre image de la femme ».

Lors de jours de fatigue, Marie se maquille légèrement les yeux, juste pour elle, pour « l’image que tu te renvois de toi à toi », ou porte des boucles d’oreilles pour aller au marché. D’une voix amusée, elle précise qu’elle a envie « d’être aussi belle que son pain » pour accompagner le produit qu’elle fabrique jusqu’au bout.

Enfin, phénomène curieux mais ordinaire quand des femmes partagent un même lieu : leurs règles, « leurs lunes » comme elles les appellent, se sont calées en même temps. Marie et Marion sont « en phase » et disent pouvoir se comprendre au travail émotionnellement.

Des légumes, le grand air et la femme sauvage.

Sarah le Goff est maraîchère depuis 2010 à Iffendic, près de la mythique et mystique forêt de Brocéliande. Aujourd’hui elle a 40 ans, assume les coups durs météo ou techniques de son métier et, surtout, s’épanouie au contact de la nature.

J’ai rencontré Sarah en mai 2016. Autour d’un thé aux épices, porte et fenêtres de sa maison grandes ouvertes, un chien qui vagabonde, des chevaux bien heureux, des terres surplombant la campagne alentour, Sarah s’est confiée sur son parcours, son travail de maraichage, sa vie de femme tout simplement.

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Un parcours de soignante : de l’infirmerie à l’alimentation

Dans sa vie d’avant, Sarah était infirmière. Puis, peu à peu, elle n’a plus été en accord avec la surmédicalisation et l’alimentation dans les centres de soin, les hôpitaux, les maisons de retraite, etc. Végétarienne depuis longtemps, elle s’est alors rapprochée du soin par les plantes en suivant une formation en herboristerie. La législation française était trop compliquée dans ce domaine ; pourtant elle souhaitait réellement et concrètement mettre les plantes et la santé au cœur de son activité professionnelle. C’est alors qu’elle s’est orientée vers le maraichage. Et la voilà suivre pendant deux ans la formation agricole au Rheu.

Le diplôme en poche, la recherche du foncier pour s’installer a été un peu longue… mais elle a finalement trouvé une ferme et des terres à Iffendic où aujourd’hui elle vit et travaille.

Quand la réalité du métier…

Installée seule, des galères, elle en a connu pendant cinq ans : soucis techniques, dégâts météo, coups durs… Heureusement, les amis lui ont donnés des coups de main. D’ailleurs, elle n’envisage pas de « travailler seule toute sa vie car c’est un métier physique et dur », et ce, pour ne pas s’user la santé.

Fort heureusement pour elle, avant son installation, les terres étaient des prairies ; Sarah a pu en tirer parti pour la labellisation directe en agriculture biologique.

En location, elle bénéficie de deux hectares de terrain autour de la maison où elle habite, 800 m2 de tunnels pour y cultiver les légumes, un verger et deux beaux et fringants chevaux. Elle produit une cinquantaine de légumes à l’année, du jus de pommes issus du verger, sans oublier les plantes aromatiques, le tout vendu en vente directe. Elle distribue les trois-quarts de sa production en Amap et se rend aux marchés hebdomadaires d’Iffendic et de Paimpont. Elle écoule le reste de sa production de légumes à quelques restaurants rennais à la saison, et ponctuellement à un groupement de producteurs. De temps en temps, elle répond à des commandes pour de l’évènementiel. Et, enfin, elle prépare des colis vendus directement à la ferme.

Dans sa pratique professionnelle, Sarah est beaucoup plus organisée qu’au départ, elle anticipe beaucoup plus, elle appelle cela « l’organisation par l’expérience ». Il y a d’un côté les contraintes à gérer : la solitude, la météo et le vent (la ferme est sur une butte), la fatigue. Mais surtout il y a cette liberté d’être son propre patron, de travailler seule, même en tant que femme, sans compte à rendre, de prendre des décisions par soi-même.

… se conjugue avec l’art de vivre…

Être dehors en contact avec la nature, être en lien avec le rythme des cycles naturels : voilà son plus grand plaisir.

Quand elle arrive à se prendre des temps libres, Sarah en profite pour s’adonner à ses passions que sont la photo, le dessin, la musique, le cheval. Un brin artiste, n’est-ce pas ? Durant ces moments de « off », elle veut vraiment faire autre chose que l’agriculture, puisqu’elle y passe 10 heures par jour… ces temps libres peuvent être difficiles à prévoir lors de la haute saison.

… et le militantisme.

Secrète sur ses origines, après avoir vadrouillé à droite à gauche, entre autres dans les Cévennes, Sarah s’est établie en Bretagne, région qu’elle affectionne énormément pour ses paysages et ses habitants, mais région dont elle ne comprend pas du tout le modèle agricole.

Impliquée au niveau du collectif départemental, Sarah milite à la Confédération Paysanne pour l’accès au foncier principalement et aussi pour y rencontrer des collègues paysans. Elle regrette que le maraichage n’y soit pas beaucoup représenté, « ni les femmes à ce propos ». Pour elle, il est très important de défendre l’agriculture paysanne. D’ailleurs, Sarah se définit « paysanne » et non « agricultrice » comme le veut la législation en vigueur.

En parallèle, elle fait partie d’Agrobio35, organisation de soutien à l’agriculture biologique en Bretagne pour bénéficier de leurs formations, quand elle peut, car elles sont souvent proposées au moment de la pleine saison de maraichage.

Quant à ses voisins agriculteurs, elle les respecte même s’ils ont une vision totalement opposée de l’agriculture. Toutefois, elle ne partage aucun lien avec eux et remarque une pratique de l’agriculture très individuelle. « Il y a plus de lien entre les petits qu’entre les gros, qui sont tous à courir pour avoir le plus de terres » note-t-elle. Pour témoigner de la solidarité présente chez les « petits », Sarah me parle de collègues et de copains maraichers qui lui prêtent du matériel de temps en temps ou qui lui donnent des coups de main. Et de, pourquoi pas, réaliser des journées d’échange…

Et la vie de femme dans tout ça !

La solitude lui est pesante à l’heure de vouloir fonder une famille mais sa facette artiste l’a amenée à organiser des spectacles à domicile avec un ami clown « pour faire bouger la campagne ».

Superwoman, elle en a des airs… à l’instar de nombreuses autres femmes qui croient et qui se démènent dans leur activité. Souvent, on lui dit qu’elle et forte et courageuse, et elle le sait, pourtant elle sait aussi qu’il faut gérer et surmonter la fatigue, et cela est loin d’être évident !

Elle aime apporter une touche féminine quand elle fait les marchés, par exemple, elle s’habille « comme une femme » portant alors boucles d’oreille et maquillage, « ça lui fait plaisir » et la change du quotidien.