Raphaëlle Ugé

La lanceuse d’alerte

Fin octobre 2020, je reprends la route pour Concarneau, terre d’adoption de Raphaëlle Ugé, éducatrice sportive voile et militante à Balance Ta Voile. Nous nous rencontrons dans un bistrot du port où la musique d’ambiance et la vue sur la ville close adoucissent l’entretien à fleur de peau de l’une des fondatrices du récent collectif Balance Ta Voile. Avec Emma et Claire, également professionnelles du nautisme, Raphaëlle a créé une page Facebook pour dénoncer haut et fort le sexisme ordinaire, les discriminations liées au genre et les violences sexuelles dans le milieu de la mer et du nautisme.

A bord de Rocambole, son Folie Douce de 1974, dans le port de Concarneau

De l’Afrique à la Bretagne

30 ans, originaire d’Alsace et de parents parisiens, Raphaëlle a grandi en l’Afrique de l’Ouest, où son père travaillait comme ingénieur. Rien ne la prédestinait à la voile. Pourtant, à 19 ans, Raphaëlle embarque à Madagascar sur un voilier d’amis de la famille et, durant un mois, elle découvre la navigation sur les eaux d’un pays ne disposant que de très rares infrastructures de plaisance et cartographies à jour.

Enchantée de cette expérience inédite, à son retour elle se décide à apprendre à naviguer. Traversant la France d’est en ouest, elle suit des stages en école de voile durant les vacances, en parallèle de ses études en philosophie et d’un petit boulot dans un bar. Jusqu’au jour où, en 2012, elle « plaque tout pour faire du bateau » et emménage à Paimpol.

Un nouveau départ sous pression !

Pendant sa formation voile à l’école de voile des Glénans, le mal de mer lui rend la vie à bord difficile. Mais ce dernier n’aurait été qu’anecdotique si la pression endurée n’avait pas été aussi forte. Après un arrêt en raison d’un doigt tranché à l’atelier – doigt qu’elle s’amuse à me montrer -, elle passe son monitorat de voile. C’est alors que la spirale des ennuis continue. Deux autres stagiaires femmes et elle-même sont victimes de plusieurs agressions sexuelles par un stagiaire masculin. Ne souhaitant pas laisser sous silence ces agressions, elles en rendent compte aux responsables du centre : « ils nous ont pris pour des folles », témoigne-t-elle. Sous la menace de leur démission, et, comme pour étouffer l’affaire et preuve de l’omerta dans le milieu, il a été invité à terminer son monitorat dans le sud. L’expérience a été traumatisante mais, dit-elle, « j’ai intégré, j’ai encaissé, après je ne voulais plus en parler, j’ai gardé ça dans un coin de ma tête ».

L’année suivante, elle part à Concarneau pour suivre une formation à l’Institut Nautique de Bretagne pour devenir éducatrice sportive. Elle rejoint ensuite l’école de voile de la ville : « c’était une autre ambiance même si le sexisme continuait de courir au quotidien, ce n’était pas avec la même violence », et elle enchaîne les missions.

Arrive l’été 2018 et la voilà formatrice dans un centre nautique de la région. Professionnellement parlant, elle aimait ce qu’elle faisait – former des étudiants, enseigner la navigation astronomique, etc. – et, forte de ses nouvelles fonctions, elle avait l’impression de passer un cap dans sa carrière.

Pourtant la réalité du terrain est remontée à la surface. En tant que tutrice, les jeunes monitrices lui confient les difficultés qu’elles endurent face au sexisme ambiant parmi les stagiaires et les co-encadrants. Sentiment d’impuissance donc, puisque la nouvelle génération est confrontée au même problème, d’autant plus exacerbé que cette même saison elle vit une sorte de mutinerie, menée par deux fortes têtes, à son bord alors qu’elle enseigne la navigation astronomique sur un convoyage retour depuis l’Irlande. Raphaëlle reconnait que son erreur a été « de ne pas être rentré dans le lard et ne avoir pas réagi à ce concours de b… » car elle se disait que le commandement pouvait aussi passer par une autre façon que de s’imposer par la force. Les dernières 24 heures, elle ne contrôle plus le bateau, la place de chef de bord a été prise par un équipier. Raphaëlle en sort dégoûtée et se décide alors à ne plus vivre ce genre de situation.

Prendre ses distances

Pour cela, elle s’en va loin, très loin. Sur l’archipel norvégien des Svalbard, situé entre le Groenland et la Norvège, à 79° nord, elle travaille pendant quatorze mois en 2019 pour l’Institut Polaire comme mécanicienne. Dans cette base scientifique, « il y avait tellement de paix et de sérénité par rapport à tout ce qu'[elle] avait vécu dans le nautisme » qu’elle n’en revenait pas.

A la fin de son contrat, elle rentre à Concarneau et s’occupe de la mise à l’eau de son bateau, Rocambole1, un Folie Douce de 1974 de chez Jeanneau. Sur le chantier de Port-la-Forêt, alors qu’elle brosse un élément de son bateau, un homme qui passe par là se permet une remarque désobligeante, « la remarque de trop », et toute la violence d’autrui qu’elle avait refoulée est remontée. C’est alors qu’elle crée sur un coup de tête la page Balance Ta Voile2, qui peut être considéré comme un moyen pour canaliser cette énergie dévastatrice, mais, surtout, comme un levier pour dire stop et dénoncer les agressions sexistes et sexuelles dans le nautisme.

Balance Ta Voile

Le 21 juin 2020, Balance Ta Voile voit donc le jour et Raphaëlle lance un appel à témoignage en ligne. Elle se fait épauler par deux amies : Claire, éducatrice de voile et d’aspiration féministe, et Emma, monitrice bénévole et doctorante en océanographie. Leurs objectifs : dénoncer les violences sexistes et sexuelles ayant cours dans les centres nautiques, alerter les responsables, sensibiliser au sexisme. Les jeunes femmes se forment et se documentent sur ces questions, se soutenant mutuellement dans leur combat commun.

L’écrit facilite le déploiement de la parole et elles collectent plus de 250 témoignages en dix jours. « C’était fort et c’était dur à la fois, les femmes intègrent tellement que c’est normal ! », rapporte-t-elle. Loin d’être des statisticiennes chevronnées, elles ont élaboré un questionnaire assez ouvert pour voir ce qui allait émerger sur des thèmes comme les règles, les infections urinaires, les occlusions intestinales, ou encore le consentement chez les juniors par exemple.

Raphaëlle précise que sur les 250 témoignages collectés, 90 personnes (presqu’un tiers) ont affirmées qu’elles avaient été victimes de violences sexistes ou sexuelles, les violences allant de l’injure jusqu’au viol, en passant par les agressions ou encore le bizutage. D’autres, s’étant plaintes d’agressions à leurs responsables, racontent qu’elles n’ont trouvé que peu de soutien et des réponses inadéquates. Alors, les militantes du collectif écoutent et recueillent la parole de victimes, les informent sur leurs droits et les orientent du mieux qu’elles le peuvent.

Vie au large, espaces confinés et promiscuité sur les bateaux de croisière, non prise en compte des besoins physiologiques féminins dans les écoles de voile, l’environnement du nautisme représenterait un terreau favorable à ces violences.

Elles ont réalisé, par ailleurs, que ces violences sont bien souvent engendrées par des personnes dont la mission est de sécuriser la pratique de la voile et de protéger : à chaque fois, l’agresseur (à savoir la personne qui agresse, insulte, commet la violence) est dans presque 80% des cas le moniteur, le formateur ou le responsable. Et que les responsables ne sont pas non plus formés à la détection de violence, ni sur leurs obligations.

L’école de voile des Glénans – qui n’a pas été épargnée par des cas de harcèlement et d’agression sexiste et sexuelle – semblent se saisir de la question et, en 2021, met en place certaines mesures comme des formations sensibilisant au sexisme et aux violences sexuelles à destination des encadrants et moniteurs, ou encore la création d’une adresse mail pour pouvoir accueillir la parole de la victime d’une façon plus neutre que par le moniteur ou le responsable. « Alerte et détection », disent-ils, mais est-ce réellement suffisant ?

La Fédération Française de Voile, quant à elle, répond aux demandes du gouvernement en publiant un bandeau « prévention de violences sexuelles » sur son site internet3, ce dernier relaie des contacts d’urgence et d’associations d’aide aux victimes, ainsi que de la documentation.

Pas à pas, Balance Ta Voile fait mouche. Raphaëlle continue de recevoir des témoignages d’autres centres nautiques, et même de centres de formation pour des cas d’harcèlement « moral ».

La voile : un mode de vie

Malgré tout, Raphaëlle continue à aimer naviguer. « C’est peut-être anodin, mais c’est le sentiment de liberté qui m’anime profondément ! », dit-elle. Et derrière cette recherche de la liberté se trouve ce désir d’accomplissement, à trouver sa place sûrement ! La navigation, pour elle, représente plus un mode de vie et un état d’esprit que du sport pur dans le sens où la pratique est « tellement complète » : « tu dois savoir d’adapter, faire beaucoup de choses par toi-même, tu vis en communion avec les éléments, tu apprends à lire les signes de la nature ».

Elle aime également l’autonomie à bord, qui demande de la sobriété non seulement en terme de consommation d’eau et d’énergie mais aussi dans la façon d’appréhender la mer. Humilité, face aux éléments, et dans l’équipage. Pour elle, l’enjeu réside à adopter une forme de résilience – loin de la culture marine pyramidale à la française – quand on doit vivre ensemble sur un bateau : s’adapter au rythme du bord tout en en trouvant son propre à rythme, sans se perdre au sein de l’équipage. Elle questionne donc la nécessité d’un chef de bord et appuie sur l’importance d’inclure des modules sur la vie à bord dans l’apprentissage de la voile.

Naviguer au féminin

Raphaëlle observe une croissante solidarité entre femmes professionnelles dans le nautisme, du fait, explique-t-elle, que peu de femmes ont une situation stable ou à responsabilité par rapport aux hommes. Pour remédier, timidement, à cette précarité, les femmes se soutiennent et se suivent les unes les autres, en se passant les plans boulot par exemple, ou des conseils.

Une fois, Raphaëlle raconte que lors d’une navigation composée d’un équipage stagiaire de cinq femmes et d’un homme, où elle était cheffe de bord, l’expérience s’est révélée être puissante et libératrice puisque, dès le départ du port jusqu’au retour, elle n’a pas dû prouver à qui que ce soit sa place, elle se sentait légitime, « tout roulait, c’était fluide, ce stage était incroyable. »

De la suite dans les idées

Avec le collectif Balance Ta Voile, Raphaëlle se déploie en tant qu’activiste féministe et ne manque pas d’idée d’actions de lutte et de sensibilisation à venir. Par exemple, elle s’est saisie du hashtag « Sanstalon » pour dénoncer des images publiées de pinups en talon perchées en haut des mâts, dites les « pinups du vendredi », sur Sail Yacht TV. « Entre ces pinups du vendredi et les navigatrices du Vendée Globe, il n’y a rien ! On ne voit jamais de femmes en action sur les bateaux. »

D’autre part, les trois consoeurs de Balance Ta Voile envisagent de créer un collectif d’encadrantes professionnelles de toutes les professions de la mer pour faire pression sur les fédérations du nautisme. Raphaëlle estime que « si la demande vient aussi des professionnelles, ça peut faire aussi changer les choses ». Elle rappelle aussi la nécessité de former les professionnel.le.s à la vie collective à bord, et à l’accueil de la parole des victimes.

Dernièrement, en janvier 2022, Raphaëlle a publié un billet4 sur le site d’information Mediapart où, suite à la condamnation de l’armateur Genavir, elle fait le point sur les violences sexistes et sexuelles dans le milieu maritime et du nautisme, se saisissant cette fois du hashtag « Maritime Me Too ».

Face aux images de la femme qui porte malheur à bord à l’image, de la pin up ou de l’hôtesse, face aux remarques insidieuses mais normalisées – résultat systémique de deux millénaires de patriarcat -, et face aux agressions sexuelles, les femmes doivent porter leur voix très fort, sans tabou, pour prendre leur place à bord. Enfin, face à la « virilité du commandement », la place des hommes semble peu à peu se redéfinir aujourd’hui tant dans la société que sur les bateaux. Les lignes sont à redéfinir chez les femmes également en raison de l’assimilation du sexisme ordinaire. Raphaëlle s’est emparée des réseaux sociaux comme outil de lutte, elle les sait limités mais les considère principalement comme un incroyable facilitateur de libération de la parole.

1. Rocambole est un personnage de fiction créé par Pierre Ponson du Terrail dans le roman-feuilleton Les Drames de Paris (I. L’Héritage mystérieux) en 1857 (Source : Wikipedia).

2. https://www.facebook.com/Balancetavoile

3. https://licencies.ffvoile.fr/ffv/web/services/prevention.asp#gsc.tab=0

4. https://blogs.mediapart.fr/raphaelle-uge/blog/160122/maritime-me-too-les-scandales-et-les-temoignages-saccumulent

Textes et photos : Mathilde Pilon

Louise Ras

La narratrice de l’océan

Juillet 2020. La goélette en bois de douze mètres, Hirondelle, est en escale au port du Crouesty dans le Morbihan. Louise Ras est membre de l’association Sailing Hirondelle1 et copropriétaire de la goélette. Le majestueux vieux gréement trône en bout de quai parmi des unités standardisées. Louise m’invite à monter sur le voilier et à prendre connaissance de l’équipage du moment composé de son compagnon, Aurélien, et d’une bénévole, Louison, occupée à dessiner quelques bulles de bande-dessinée.

A bord d’Hirondelle, temps de pause pour Louise, avant de donner une interview.
© Mathilde Pilon

La voile, une histoire de famille

Louise a 28 ans. Sa mère est Germano-américaine et son père Français, « du Lot », précise-t-elle. Grands amateurs de voile, ses parents aimaient acheter des vieux bateaux pour les restaurer, naviguer un peu et les revendre. Jusqu’à ses douze ans, Louise a vécu dans la baie de Chesapeake2, en Virginie, sur la côte est des États-Unis. Elle a grandi dans l’univers des chantiers navals : « à jouer entre les bateaux, à aider mes parents, à poncer du bois », se souvient-elle et, dès le plus jeune âge, a pratiqué l’Optimist, à bord duquel elle adorait « être toute seule sur son bateau et avoir l’impression d’être le chef », sensation souvent rare à cet âge-là.

Ensuite, un océan plus loin, la petite famille s’est installée en Dordogne, loin des embruns de la mer. Formé à l’UCPA, son père souhaitait que ses enfants apprennent à naviguer à l’école des Glénans, la voilà embarquée en stage de voile tous les étés, jusqu’à passer son monitorat et encadrer des stages.

Depuis ses dix ans, Louise a un rêve en tête : habiter sur un bateau et naviguer loin. Sans trop savoir comment y arriver, cela l’a animé jusqu’à croiser, bien plus tard, le sillage d’Hirondelle. Entre temps, elle a rencontré Aurélien, moniteur de voile et secouriste aux Sapeurs Pompiers de Paris, qui, lui aussi, avait la même envie de vivre sur un bateau. Après des études en sciences politiques à Bordeaux, et un Master sur les biens publics mondiaux, Louise a travaillé un an à Paris sur le milieu marin. En manque de mer, le couple a vite décidé de se rapprocher de la Bretagne et de partir en quête d’un bateau.

Hirondelle, voilier chéri

Un an et demi de recherche, quelques sous en poche et un cahier des charges bien précis, c’est Hirondelle qui sera l’heureuse élue de leur prospection. La goélette, construction amateur des années 1990, reprend son envol et migre depuis son Doubs natal jusqu’à Brest pour 18 mois de chantier.

Louise se plaît à raconter l’histoire du voilier. Installés dans le Doubs, le couple d’anciens propriétaires a construit pendant huit ans leur navire, inspiré des plans de l’architecte naval américain Herreshoff. Ils ont navigué douze ans, en Méditerranée principalement. Ne se sentant plus en âge de prendre le large, ils ont décidé de vendre leur bateau. Mais, il s’agissait plus de confier leur bébé à des personnes de confiance que de trouver un simple acheteur. Traversant la France pour venir voir le voilier, Louise et Aurélien ont passé une journée entière de « recrutement avant adoption » durant l’été 2018 pour voir si leur projet correspondait à la philosophie de navigation des propriétaires. On ne confie pas Hirondelle au premier venu ! Le coup de cœur fût respectif. « Nous sommes tombés en amour de ce bateau, il est beau, assez unique, tout est rempli d’histoire, même le nom ! Il s’appelle Hirondelle car des hirondelles venaient nicher tous les printemps dans le bateau pendant la construction » s’émerveille à nouveau Louise !

Ils l’ont mis à l’eau début janvier 2020. Pendant le temps des travaux de rénovation, ils ont monté le projet associatif Sailing Hirondelle, qui consiste « à créer des supports de sensibilisation à une relation plus durable avec l’océan », l’idée étant de concevoir du commun autour de ce bateau et non d’en faire un projet personnel.

Fort d’une année d’étude en architecture navale et d’expériences sur des chantiers navals, Aurélien avait pour objectif d’être autonome le plus possible en terme de travaux et de réparation, surtout « quand on a un petit budget ou que tu veux aller loin », précise Louise. Quant à elle, elle a « appris sur le tas », en essayant de comprendre comment tout fonctionne. Bien entourés à Brest, ils ont bénéficié de nombreux coups de main.

Habitués comme beaucoup à une navigation sur des sloops classiques en polyester, ils se sont initiés à l’usage et au réglage des nombreuses voiles du deux-mâts. Ils habitent ensemble sur le bateau, et, comme ils le mettent en même temps à disposition de l’association Sailing Hirondelle, des bénévoles techniciens, artistes, chercheurs ou encore journalistes viennent à bord. La bande de joyeux lurons partagent donc une vie en collectif et voguent à la rencontre d’acteurs et actrices de l’océan.

Voyage, petite Hirondelle ! Et raconte-nous des histoires.

Suite à une expérience professionnelle sur la création d’outils pédagogiques dans le cadre de la relation « humain et océan » à Brest, Louise a souhaité continuer à réaliser d’autres supports de sensibilisation au milieu marin. En discutant autour d’elle, Alix, pro de la communication, et Aline, illustratrice et graphiste, se sont associées à son projet. Sailing Hirondelle est née en 2019. Ils ont mis en place un financement participatif pour le lancement de l’association et ils ont réussi à fédérer autour de leur projet des fournisseurs de matériel, ce qui leur a permis de s’équiper d’un radeau de survie, de vestes de quart ou encore de matériel de sécurité.

En 2020, ils ont navigué cinq mois autour de la Bretagne, où, entre Nantes et Saint-Malo, Louise est allée à la rencontre de personnes explorant, vivant ou protégeant la mer et a retranscrit leur témoignage sous forme d’articles et de podcasts. Les bénévoles aux horizons variés sont présents également pour créer d’autres supports – vidéos, photos, dessins -, que l’association utilise et diffuse.

Une manière de vivre la mer, un projet fédérateur autour de la protection des océans, ces jeunes gens réfléchissent à faire autrement. Sur l’île d’Houat, des îliens lui ont rapportés : « on a parfois du mal avec les gens qui viennent consommer la mer », phrase qu’elle considère si tristement appropriée à la mentalité d’une partie des navigateurs.

Naviguer, des sensations qui la portent

« Dans mes interviews, quand je demande ‘c’est quoi pour toi l’océan ?’, tout le monde me répond : ‘la liberté’ « , me confie-t-elle.

Ce qui est certain, c’est l’apaisement total qu’elle y retrouve. Pendant ses études à Bordeaux, elle s’échappait quelques heures à Bordeaux Lac pour se ressourcer une heure à bord d’un 420. « Ce n’était pas un coin de nature, juste un rond d’eau mais c’était une échappée incroyable, un relâchement ». Sur l’eau, en dériveur, « tu laisses tes problèmes à terre, tu barres, tu cherches les risées, tu regardes tes réglages, tu ressens les sensations, tu essaies de faire planer ton bateau, c’est jouissif, tu es trop bien, c’est un sentiment de bonheur profond », poétise-t-elle. Avec Hirondelle, les sensations sont très différentes, il leur faut faire bouger douze tonnes juste avec le vent et sentir l’inertie. « C’est vachement fort alors que c’est plus lent que le dériveur ! » Louise ne s’ennuie jamais, à regarder les paysages évolués et la mer chaque jour différente.

Quant à ses craintes en mer, elle déclare tout de go : « Couler, avoir une grosse avarie, quoi  » ! Puisqu’elle supporte très mal la vue du sang ou des piqûres, elle craint réellement que quelqu’un à bord ait des problèmes et qu’il lui faille faire face à la situation. Elle espère que, avec l’adrénaline, elle soit capable de gérer si ça arrive. Heureusement pour elle, son compagnon, Aurélien, ancien secouriste et formateur pour les premiers secours en mer, est bien plus à l’aise.

Du sexisme ordinaire à des modèles féminins inspirants

« Dès que tu montes en niveau, en dériveur, tu es la seule femme quasiment », résume-t-elle. Dans l’encadrement de stage, ou lors de ses stages de monitorat, elle était très souvent la seule femme. Le fait de ne pas avoir d’exemples de femme à bord a joué sur son manque de confiance en elle. En effet, dès que Louise discute avec des femmes qui naviguent, elles témoignent de leur manque de confiance et qu’elles ont besoin de faire et refaire pour prouver aux autres et à elles-même qu’elles savent naviguer.

Toutefois, l’hiver précédent, « on a vu un 31 pieds arriver dans le port de Brest juste après une tempête, et une petite minette était en train d’attacher le bateau, tout s’est passé dans le calme, c’était propre, c’était magnifique, il n’y avait aucun mec qui gueulait ». « C’était une navigatrice solo qui a fait du dériveur, de la croisière, du convoyage, de la maintenance, elle sait bien évidement gérer son bateau toute seule. » Cette dernière lui a confiée qu’elle avait réalisé les travaux de rénovation toute seule, acquérant confiance au fur et à mesure.

Par ailleurs, le sexisme sous-jacent bien ancré dans les mentalités semble l’agacer tout particulièrement. Elle prend en exemple une connaissance, une femme marin professionnelle qui avait vue des hommes refuser d’embarquer en raison de sa présence. Ou encore la fois où elle encadrait un stage adulte mixte et que les femmes stagiaires étaient surprises d’avoir une monitrice, ne cessant de comparer Louise à leur précédent prof. Ressenti guère agréable, ni évident à gérer. Ou alors lors de leur recherche de bateau, quand les propriétaires montraient la construction et les fonds à Aurélien et la cuisine à Louise.

Résultat de ce sexisme ordinaire en continu : « on se retrouve à ne pas se sentir légitime », résume-t-elle. « En dériveur, on pense que, si tu n’arrives pas à hisser la voile, c’est parce que tu n’as pas de force alors qu’en fait il y a quelque chose de coincer, et, qu’au final, le mec il bourrine et casse le truc ! »

Louise se dit que naviguer entre femmes serait une étape parmi d’autres pour faire face au sexisme. Elle aimerait embarquer plus de femmes qui veulent prendre confiance sur un bateau, peu importe l’âge et leur niveau, « sans un mec qui arrive pour t’arracher un bout des mains ». Ou encore des femmes qui sont en train de passer des diplômes pour être capitaine et qui ont besoin d’un cadre non mixte, avec des modèles qui te donnent confiance ».

Le modèle de Louise est l’Américaine Tania Aebi, la plus jeune femme à avoir fait le tour du monde en solitaire à 18 ans. Jeune, Louise a lu le récit de ses aventures3 et ça a été le déclic. « Avoir un exemple de femme, c’est fort quand tu es petite, quand tu ne vois que des mecs naviguer, et là dans ton bouquin c’est une femme qui assure ».

La belle Hirondelle, que Louise se plaît à définir au féminin, ailes déployées, vogue en Atlantique principalement en compagnie de sa communauté de bénévoles engagés et surfe sur les réseaux sociaux et dans les évènements nautiques pour sensibiliser aux problématiques relatifs aux océans, en y diffusant photos, vidéos, dessins et podcasts. Louise, quant à elle, profite de sa nouvelle vie qu’elle s’est créée sur mesure, emprunte de ses aspirations les plus profondes.

1. https://www.sailinghirondelle.com

2. Baie au sud de Washington DC, limitrophe avec les états du Delaware, du Maryland, de la Virginie.

3. Maiden Voyage, de Tania Aebi et Bernadette Brennan, 2012, Editions Simon & Schuster.

Auteur : Mathilde Pilon

Emmanuelle Périé Bardout

L’exploratrice

Arrivée matinale à Concarneau, la ville s’éveille sous les rayons doux de juillet. Emmanuelle Périé Bardout, dit Manue, skippeuse, plongeuse et exploratrice à Under The Pole me reçoit dans les locaux d’Explore, le fonds de dotation de Roland Jourdain et Sophie Verceletto soutenant les explorateurs de la transition écologique. Son husky blanc, Kayak, vient me saluer à son tour et nous accompagne dans le bureau tapi d’ouvrages et de souvenirs d’aventure. Drapée d’une robe dont le bleu invite déjà à l’ailleurs, la jeune quarantenaire accoutumée aux journalistes présente son parcours animé par la mer et les aventures.

Ni une ni deux, Emmanuelle porte son regard vers l’horizon
© Mathilde Pilon

La mer, si loin, si proche

Très jeune, passionnée par les cétacés, elle rêve de devenir océanographe dans l’équipe du Commandant Cousteau. Un rêve semblant inaccessible depuis sa Champagne natale mais qui a pris forme le jour où, le Noël de ses douze ans, elle regarde un documentaire Thalassa présentant un groupe d’enfants qui embarquaient plusieurs mois sur le bateau école Fleur de Lampaul1. Malgré quelques résistances parentales mais bien décidée, elle monte son dossier et embarque à treize ans sur le fameux navire pour voguer entre Brest, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, les Canaries et le Maroc. Cette première expérience demeure, pour elle, fondatrice car, au-delà de l’apprentissage de la voile, elle a découvert tout particulièrement la vie collective à bord.

A Troyes, éloignée du milieu maritime, elle s’imagine toujours océanographe. A vingt ans, Manue part en formation à l’école des Glénans à Concarneau et obtient son monitorat de voile, là voilà dans son élément et épanouie. Pendant trois ans, elle est cheffe de l’île de Penfret. Elle passe ensuite le Brevet d’Etat de voile à Quiberon et participe également à quelques régates de course au large (Fastnet et Figaro).

Quand les rêves d’enfant se font réalité

Puis un jour Emmanuelle quitte tout et part travailler à bord d’une expédition menée par Jean-Louis Etienne aux îles Clipperton2, un atoll français très isolé dans le Pacifique. Pendant un an, Manue conduit les scientifiques étudiant la biodiversité spécifique à l’atoll dans une passe compliquée, s’occupe de la sécurité des plongeurs et assure le ravitaillement avec le Rara-Avis3, un bateau du Père Jaouen. Forte de son savoir-faire technique, cette expérience lui forge de nouvelles compétences en logistique et communication.

De retour au pays, elle se forme à la plongée tout l’été avec celui qui deviendra son époux, Ghislain Bardout – ingénieur Suisse, moniteur de plongée et passionné d’alpinisme.

L’appel du grand nord, par delà les océans

Stimulée par les récits d’aventure dans le grand nord de Jean-Louis Étienne, elle embarque, cette fois-ci, sur le Southern star4, un voilier polaire de 25 mètres, pendant un an et demi comme seconde aux Spitzberg en Norvège. Elle rejoint ensuite Ghislain, qui, à son tour, a intégré l’équipe de Jean-Louis Étienne et réalise une mission de plongée au Pôle Nord.

Subjugués par la vie sous marine vivant sous les glaces, c’est alors que, à peine la trentaine, ils décident de monter leur première expédition, Under The Pole, en 2010.

Under The Pole, c’est un projet de deux ans, financé presqu’intégralement par la société suisse Rolex, impliquant des scientifiques, des plongeurs, des vidéastes et d’un chien Kayak pour prévenir des ours. L’objectif était de passer cinquante jours sur la banquise au pôle Nord géographique, évoluant à ski, et de réaliser des plongées. Ils y ont étudié l’épaisseur de neige sur la glace pour évaluer l’impact du réchauffement climatique, ainsi que la physiologie humaine à travers des études sur le sommeil à de telles températures. Et ils ont réalisé des reportages photographique et cinématographique comme outil de sensibilisation au monde aquatique polaire. Un film documentaire de 52 minutes, On a marché sous le pôle5, a pu être diffusé sur plusieurs chaînes en France, et un livre illustré du même titre6 a été publié.

Under The Pole, un nom de code pour un univers de possibles

A peine revenus, ils envisagent la suite, Under The Pole 2. Rien de tel que de se munir d’un voilier comme camp de base scientifique pour partir plus longtemps. Manue et Ghislain vendent leur maison et obtiennent un crédit pour se procurer le Why7, une goélette robuste en aluminium et bien isolée de 20 mètres de long, construite il y a 30 ans, dans un chantier à Nantes. Entre temps, leur premier petit garçon est né, Robin. C’est également à ce moment-là que « Bilou » (Roland Jourdain) et Sophie Verceletto les aident à préparer le bateau pour le rendre opérationnel.

Début 2014, le Why hisse les voiles et part pour deux ans au Groenland – dont un hivernage de six mois dans les glaces de la baie d’Uummannaq – avec l’équipe bénévole de vidéastes et de scientifiques, le chien Kayak, et cette fois-ci le petit mousse Robin, tout juste deux ans. Ils y étudient des bivalves – collectés lors de plongées – « dont la coquille est un marqueur du temps et du climat », précise Manue, et les crinoïdes, un animal marin ressemblant à des plantes, en partenariat avec l’université de Brest et le Musée d’Histoire Naturelle. Lors de leurs plongées, ils rencontrent l’un de plus gros poissons de la planète, le requin du Groenland, vivant entre 200 et 2000 mètres de profondeur ! Dans les glaces, l’équipe réalise aussi des carottages de glace quotidiens dans le cadre d’un programme sur la capture du CO2 et le réchauffement climatique. Sur le plan humain, apprendre à vivre confinés à une petite dizaine de personnes sur un voilier dans le grand nord est « une expérience incroyable », me confie Manue. « On a réussi à mener l’expédition de manière très professionnelle, d’autant que ce sont des plongées que peu de personnes est capable de réaliser, dans le froid et à plus de 100 mètres de profondeur ». S’en suit un travail de sensibilisation avec des documentaires photo et vidéo pour la télévision.

De retour à Concarneau, sur le quai, les responsables de leur nouveau sponsor les attendent, et les voilà presque déjà repartis ! Tom, le deuxième enfant est né, Under The Pole 3 est lancé et le Why reprend la mer en 2017 pour une expédition qui les mènera jusqu’à Tahiti, via le passage du Nord-Ouest. Ils mènent une première mission scientifique sur la fluorescence naturelle en Arctique avec un chercheur du CNRS. En Polynésie, ils pilotent un programme de deux ans sur les coraux profonds à plus de 120 mètres de profondeur pour considérer si ces derniers peuvent être un refuge pour les coraux de surface qui sont, eux, en danger d’extinction.

Ensuite, ils développe en interne le programme Capsule, un prototype d’habitat immergé aux larges dômes transparents pour observer les écosystèmes des fonds océaniques, et faisant office de camp de base à partir duquel ils peuvent plonger très profondément. Emmanuelle me montre des photos : « on peut vivre à 20 mètres de fond sans limite de temps grâce à des grandes bouteilles d’oxygène et à des recycleurs d’oxygène ».

Vie de famille et vie à bord, un juste équilibre

Manue venait de s’amuser à calculer que son « grand » – qui a huit ans au moment de notre rencontre – a passé à peu près la moitié de sa vie sur le Why, et son deuxième fils, Tom, n’a presque vécu que sur ce bateau. « C’est chouette car c’était notre défi de réussir à allier notre passion à ce que nous voulions faire professionnellement, et à une vie de famille », résume-t-elle.

Au départ, le couple craignait que la vie de famille sur le Why vienne perturber l’équipe. Mais, au contraire, ils se réjouissent que cela a créé « une ADN particulière sur les expéditions qui sont, de fait, très familiales ». Ils se sont entourés de personnes très pointues dans leur domaine mais qui, humainement, correspondent à l’esprit recherché à bord.

Être une femme à bord, connaître sa valeur et s’autoriser à…

Réalité très généralement constatée, peu de femmes montent à bord en « expé ». Sur le Why, ils recrutent principalement des personnes jeunes. « Ce n’est pas encore la parité à bord » mais, selon elle, « le fait est que les femmes qui ont une certaine expérience et qui sont compétentes, sont aussi souvent des femmes à l’aube ou déjà dans une vie de famille et qui ne peuvent pas s’absenter pendant trois ou quatre mois d’affilée sur un bateau ». A l’instar de leur coordinatrice de programme scientifique et spécialiste des coraux, maman d’un petit garçon, qui ne souhaite pas partir plusieurs mois. En effet, elle a l’impression que la plupart des femmes ne s’autorise pas la même chose que beaucoup d’hommes, en particulier vis-à-vis de leur famille : « Autant il y a encore beaucoup d’hommes qui se permettent d’avoir des métiers où ils partent pendant trois mois, c’est assez bien accepté par tous. Autant les femmes, […] elles se l’interdisent plus, ou tout simplement elles n’en n’ont pas envie car elles ne veulent pas laisser leurs enfants pendant autant de temps », ce que Manue comprend parfaitement et c’est bien la raison pour laquelle elle part avec eux (et une nounou) !

Malgré les risques que ces métiers d’explorateurs comprennent, certaines femmes se permettent toutefois de suivre leur passion. Manue me parle d’une de ses connaissances, la célèbre navigatrice Samantha Davies : « Sam est complètement passionnée et elle ne pouvait pas mettre sa passion de côté même en ayant eu un enfant, et c’est chouette de fonctionner comme ça ».

Quand au sexisme, elle ne le ressent que très rarement. Dans sa génération, « une nana qui fait ses preuves et qui est compétente, on l’estime largement autant qu’un mec », résume-t-elle. Les quelques fois où elle a eu l’impression d’être un peu testée, c’est par la génération d’avant, qui n’avaient pas encore l’habitude de côtoyer des femmes dans certains domaines.

Néanmoins, et c’est bien là où la chose devient plus délicate, Manue considère que les jeunes femmes qui se lancent dans la course au large ou des expéditions pensent qu’elles ont plus de choses à prouver encore. Le fameux syndrome de l’imposteur, qui peut les rendre plus rentre-dedans que certains hommes. « C’est agréable quand on dépasse ce sentiment », confie-t-elle.

Manue reconnaît que ses compétences de skippeuse lui permettent d’avoir son propre rôle et sa propre place à bord, mais qu’elle n’irait pas très loin sans le mécano ou encore sans Ghislain sur des aspects techniques comme le chauffage ou les circuits électriques du Why. En effet, quand ils naviguent à la voile, elle revient vraiment à ce que, elle, elle sait faire, et, là, elle se sent légitime et bien dans ce type de navigation. C’est vraiment un travail d’équipe, qu’elle dit « très respectueuse », comme en plongée.

L’importance de la connaissance de ses propres limites et de la communication est primordiale. Manue insiste sur le fait que pouvoir se dire à soi-même et au reste de l’équipe lors d’une expédition « là je ne le sens pas », « j’ai peur », « je n’ai pas envie » est capital. Elle ajoute : « On estime qu’un explorateur, un plongeur technique profond, un navigateur dans ces coins là (les Pôles), soit en maîtrise complète ». « Mais dès fois, tu as peur… » Et comme elle se dit en capacité à communiquer ses ressentis ou ses limites, elle permet de « détendre pas mal de monde avec ça » et « souvent ça surprend les gens ». Par exemple, trois jours avant de rentrer dans la capsule, elle avait peur d’être claustrophobe et de gérer la capsule de nuit, alors elle a tout simplement exprimé à son équipe son appréhension car, finalement, « c’est important de montrer qu’on n’est pas des super héros, sans peur sans limite ».

De ses yeux en amande et sa chevelure brune, on l’imaginerait originaire de ces contrées lointaines et insolites où elle se plaît à tisser des liens. La tête sur les épaules, et les pieds bien ancrés, Manue entremêle les différentes parties d’elle-même à ses aspirations les plus profondes. Non sans questionnements, à sa manière, elle a su relever un défi bien souvent imposé aux femmes, pouvoir allier passion, travail et vie de famille.

1. Le Fleur de Lampaul est un dundee breton construit en octobre 1947. Il appartient aujourd’hui à Gilles et Sylvie Auger, gérants de la société Nordet Croisière et du Chantier Naval Bernard à Saint-Vaast-la-Hougue (Manche).

2. L’île Clipperton, anciennement dénommée île de la Passion, est une possession française composée d’un unique atoll situé dans l’Est de l’océan Pacifique nord, à 1 081 kilomètres au sud-ouest du Mexique (Source : Wikipédia).

3. Le Rara Avis (littéralement « Oiseau Rare » en latin) est une goélette à trois mâts, construite en 1957 aux Pays-Bas. Depuis 1973, il fait partie de la flotte de l’association des Amis de Jeudi Dimanche créée par le Père Jaouen.

4. Dériveur lesté en aluminium, construit par Stephens Marine USA sur des plans de William Tripp. Sloop gréé en cotre. Aujourd’hui utilisé pour des voyages voile et randonnée dans le grand nord.

5. On a marché sous le pôle, de Thierry Robert, 2010.

6. On a marché sous le pôle, de Ghislain Bardout, Emmanuelle Périé-Bardout et Benoît Poyelle (photographe), Éditions Le Chêne, 2011.

7. https://www.underthepole.com/presentation/le-bateau

Auteur : Mathilde Pilon

Cléo

La chercheuse d’idéal

Animée par l’esprit d’aventure et d’autonomie, Cléo est emprunte d’un idéal de liberté et d’émancipation qu’elle construit jour après jour. Venue de Bretagne en stop jusqu’au Portugal, Cléo participait au chantier bénévole de rénovation de l’Albarquel, un vieux gréement, en mixité choisie, où je m’étais également rendue début janvier 2020. Habituée des organisations collectives, elle m’avait impressionnée par son aisance relationnelle, son verbe éclairé et une énergie sans faille à vouloir participer aux différents ateliers de réfection.

Très concentrée, Cléo est en plein ouvrage de réfection sur l’Albarquel
© Mathilde Pilon

L’appel du large

Cléo, 35 ans, habite temporairement sur l’un des voiliers du collectif LiberBed dans lequel elle s’est impliquée, à Douarnenez dans le Finistère. LiberBed1 est une association d’éducation populaire qui met à disposition des bateaux à prix libre aux personnes qui ont envie d’apprendre à naviguer. Créée en 2015, l’association s’inscrit dans une démarche de lutte contre tout type d’oppressions. Ils ont décidé de proposer des bateaux de différentes tailles pour pouvoir évoluer dans l’apprentissage de la navigation : des Optimists, un catamaran, des 416 et des 420 pour la voile légère, et quatre voiliers de six à douze mètres pour l’habitable.

Mais comment en est-elle arrivée à vivre sur un bateau ? Depuis plusieurs années déjà, son envie de naviguer était très présente. Par conviction écologique, Cléo ne prenait plus l’avion pour voyager, ce qui animait d’autant son appétence pour la navigation et l’utilisation du vent – une énergie dite propre, moins polluante. Motivation accrue par la sensation de liberté que propose un bateau.

Trois ans auparavant, elle était partie naviguer avec des copains pendant une semaine : l’expérience-déclic qui lui a mis des étoiles dans les yeux…

Issue d’une famille bretonne, elle avait déjà eu un avant-goût de la navigation grâce à son beau-père qui l’emmenait caboter sur son voilier le long des côtes bretonnes. Elle était « son mousse » et apprenait de manière « assez classique ». Enfant, Cléo avait suivi quelques stages de voile légère, ce qui lui a valu d’expérimenter quelques sensations dont une « méga flippe » à cause d’un moniteur « ni attentionné ni bienveillant », qui avait fait sortir le groupe de cata en pleine tempête. Des petits traumas liés à la hiérarchie qui ont certainement été, entre autres, à l’origine de sa volonté tenace d’émancipation des codes verticaux de l’éducation et de la société.

De la réalité de la pratique à la prise de confiance

L’hiver 2019, pendant trois mois, Cléo a rejoint un équipage, alternant entre sept et dix personnes, pour traverser l’Atlantique et rejoindre le Brésil. Seules deux personnes de l’équipage « n’étaient pas des mecs ». Pour elle, cette transat a été, une nouvelle fois, synonyme de confrontation avec la hiérarchie, le sexisme et la domination par le savoir. Dans l’apprentissage, c’était important pour elle que le capitaine lui laisse de la place, pourtant sa volonté de tout apprendre du voilier fut quelque peu étouffée… « Il ne devait pas être conscient de ce qu’est transmettre des connaissances, ni de donner de l’autonomie à des personnes qui apprennent », résume Cléo. Et regrette : « Je n’ai même pas appris à faire de la carto alors que ça faisait trois mois qu’on voyageait ensemble. »

Alors, de retour en France, elle ne voulait faire du bateau qu’en mixité choisie2, sans mâle dominant, pour ainsi prendre confiance dans ses capacités. Skipper un bateau est un long chemin qui demande de prendre confiance en soi, « confiance dans le fait de faire soi-même, d’être capable d’assurer et d’assumer le bateau, de savoir comment fonctionne le voilier », souligne-t-elle.

Elle ajoute : « Sur un bateau, tu es clairement face à tes limites, on ne peut pas faire semblant, ce n’est pas comme dans le reste de la vie. […] L’objectif, c’est que le matériel et les personnes soient en sécurité et, ça, ça demande de savoir maitriser son bateau matériellement, de savoir où est-ce qu’on va, les conditions météos, à quel moment on décide de partir, pourquoi, combien de milles on va faire, et comment ça va se passer. »

La navigation, ce n’est pas seulement apprendre sur soi, mais c’est aussi apprendre des tâches manuelles, et cela représente d’autant plus un enjeu pour les personnes qui ne sont pas des mecs cisgenres, à savoir « les meufs-cis, les personnes non mineures, les trans assignées meufs », puisqu »on nous a pas donné accès aux compétences manuelles – ça dépend des familles évidemment -, ni donné confiance dans nos capacités manuelles, dans notre force, notre corps […], c’est tout ça qu’il y a à rattraper ! »

Aujourd’hui, elle se sent autonome mais admet qu’elle a encore plein de choses à apprendre. La baie de Douarnenez est un bon terrain de jeu, elle s’entraîne avec « les copain.e.s ».

En quête de sens

Son esprit libertaire ne vient pas de nulle part. Le bac littéraire en poche, Cléo s’est essayée en école d’infirmière puis dans « des petits boulots aux conditions pourries » pendant deux ans, ce qui lui a permis de découvrir le monde du travail, d’observer « l’oppression sexiste à l’œuvre dans tous ces milieux-là » et, par conséquent, de forger ses convictions politiques.

Après s’être replongée dans des études en travail social, elle a travaillé plusieurs années dans différentes structures dans le Finistère. C’est également à ce moment-là, du haut de ses 24 ans, qu’elle s’implique dans un collectif d’aide aux sans-papiers à Brest, où elle découvre un fonctionnement horizontal avec des décisions prises au consensus. Elle y a appris « à structurer sa pensée, à prendre des décisions collectives, et en même temps à avoir un regard sur les rapports de pouvoir – car dans tous les groupes, il y a un rapport de pouvoir, que ce soit en mixité ou en mixité choisie -, et d’essayer de comprendre comment on compose avec ça, sans hiérarchie ». Cette aventure militante durera deux ou trois ans.

Après une année au Canada, elle s’installe à Rennes. Nouvelle expérience dans le travail social, elle en conclut assez rapidement que son activité n’est qu' »un pansement sur une jambe de bois d’un système basé sur des domination, dit-elle. Et puisque, au final, elle ne trouvait plus de sens dans son travail, et que, pour Cléo, il est important de « fonctionner en coopération et de réfléchir ensemble, à tous les échelons, du micro au macro, en cohabitation avec les autres espèces, sur une profonde transformation sociétale et un bien-être commun », elle a décidé de ne s’investir que dans des activités militantes ayant du sens pour elle.

Avant de poser le roof, il faut préparer le chantier
© Mathilde Pilon

Pourquoi le militantisme ?

Vous l’aurez compris, Cléo n’a pas la langue de bois mais plutôt des utopies qu’elle essaie de concrétiser à sa manière, des luttes qu’elle mène de front dans son style. Sa réponse à la question « pourquoi le militantisme ? » sort de ses tripes… : « La société est pleine d’oppressions ! L’oppression sexiste, je trouve ça dégueulasse, l’oppression âgiste3, je trouve ça dégueulasse, tout comme le validisme4, le racisme, les oppressions de classe, le spécisme5 ; j’aimerais bien que ça fonctionne différemment car j’ai toujours un peu une utopie ». Sa colère vient de l’enfance, explique Cléo, période où elle sentait les oppressions « âgistes » des adultes sur elle, et sexiste aussi – entre autres à l’école primaire où elle s’était fait agressée. Très tôt, elle a commencé à « sentir » et à réfléchir sur les fonctionnements différents envers les garçons et envers les filles. Elle s’est alors « dépatouillée petit à petit », avec la volonté de faire ce qu’elle a envie et comme elle le décide.

Voyager loin, faire du stop, vivre des aventures, tout ça a été très important dans sa construction. Mais, le plus crucial à ses yeux, c’est que d' »être une meuf ne soit pas un frein ». Au fond d’elle, elle ressentait toujours une distinction entre ce que les autres percevaient d’elle – en tant que fille – et, elle, comment elle-même se percevait – en tant que personne. Être assimilée femme l’a toujours pesé. Depuis lors, de nombreuses lectures sur le féminisme et le queer6 l’ont beaucoup aidées et elle considère aujourd’hui que le problème est la binarité imposée par la société, alors que tout un chacun peut se sentir comme il ou elle a envie, à savoir non binaire. Elle ajoute :  » Il y a, disons, deux extrémités, le féminin et le masculin ; on se situe tous entre les deux pôles, ça fluctue entre les deux. C’est très intime. Parfois je peux me sentir « très meuf » (robe et paillettes) et d’autre fois « très mec » (utiliser une machine, conduire un tracteur), et, là encore, c’est un fonctionnement très binaire et j’espère qu’un jour il n’y aura plus ces classifications. Dès fois, je joue avec, d’autres fois je les subie, ça dépend ». De « hétéra » à « gouine7« , elle s’est ainsi construite son parcours intime à la notion de genre.

Vivifiée par les émotions de liberté et les pics d’adrénaline procurés par la voile, Cléo a soif d’aventure et de rapport fort aux éléments. Elle a trouvé en partie dans la navigation ce qu’elle recherche depuis plusieurs années à travers sa déconstruction intellectuelle de la société, à savoir l’envie de créer un espace des possibles, le besoin de bricoler avec ses mains et l’autonomie que procure un voilier.

1. https://liberbed.net

2. Meufs/Gouines/Trans/Inter/PD (sans mec cis hétéro).

3. Âgisme : discrimination par l’âge.

4. Validisme : discrimination ou rapport de pouvoir des personnes dites valides sur des personnes dites handicapées moteur ou mental.

5. Spécisme : domination de l’espèce humaine sur les autres espèces animales et végétales.

6. Queer est un mot anglais signifiant « étrange », « peu commun », « bizarre » ou « tordu », il est utilisé pour désigner l’ensemble des minorités sexuelles et de genre : personnes ayant une sexualité ou une identité de genre différentes à l’hétérosexualité ou la cisidentité (Source : Wikipedia).

7. Gouine : terme longtemps considéré comme une insulte, qui aujourd’hui est utilisé par les militant.e.s féministes et LGBT comme réappropriation politique du mot.

Auteur : Mathilde Pilon