Emmanuelle Périé Bardout

L’exploratrice

Arrivée matinale à Concarneau, la ville s’éveille sous les rayons doux de juillet. Emmanuelle Périé Bardout, dit Manue, skippeuse, plongeuse et exploratrice à Under The Pole me reçoit dans les locaux d’Explore, le fonds de dotation de Roland Jourdain et Sophie Verceletto soutenant les explorateurs de la transition écologique. Son husky blanc, Kayak, vient me saluer à son tour et nous accompagne dans le bureau tapi d’ouvrages et de souvenirs d’aventure. Drapée d’une robe dont le bleu invite déjà à l’ailleurs, la jeune quarantenaire accoutumée aux journalistes présente son parcours animé par la mer et les aventures.

Ni une ni deux, Emmanuelle porte son regard vers l’horizon
© Mathilde Pilon

La mer, si loin, si proche

Très jeune, passionnée par les cétacés, elle rêve de devenir océanographe dans l’équipe du Commandant Cousteau. Un rêve semblant inaccessible depuis sa Champagne natale mais qui a pris forme le jour où, le Noël de ses douze ans, elle regarde un documentaire Thalassa présentant un groupe d’enfants qui embarquaient plusieurs mois sur le bateau école Fleur de Lampaul1. Malgré quelques résistances parentales mais bien décidée, elle monte son dossier et embarque à treize ans sur le fameux navire pour voguer entre Brest, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, les Canaries et le Maroc. Cette première expérience demeure, pour elle, fondatrice car, au-delà de l’apprentissage de la voile, elle a découvert tout particulièrement la vie collective à bord.

A Troyes, éloignée du milieu maritime, elle s’imagine toujours océanographe. A vingt ans, Manue part en formation à l’école des Glénans à Concarneau et obtient son monitorat de voile, là voilà dans son élément et épanouie. Pendant trois ans, elle est cheffe de l’île de Penfret. Elle passe ensuite le Brevet d’Etat de voile à Quiberon et participe également à quelques régates de course au large (Fastnet et Figaro).

Quand les rêves d’enfant se font réalité

Puis un jour Emmanuelle quitte tout et part travailler à bord d’une expédition menée par Jean-Louis Etienne aux îles Clipperton2, un atoll français très isolé dans le Pacifique. Pendant un an, Manue conduit les scientifiques étudiant la biodiversité spécifique à l’atoll dans une passe compliquée, s’occupe de la sécurité des plongeurs et assure le ravitaillement avec le Rara-Avis3, un bateau du Père Jaouen. Forte de son savoir-faire technique, cette expérience lui forge de nouvelles compétences en logistique et communication.

De retour au pays, elle se forme à la plongée tout l’été avec celui qui deviendra son époux, Ghislain Bardout – ingénieur Suisse, moniteur de plongée et passionné d’alpinisme.

L’appel du grand nord, par delà les océans

Stimulée par les récits d’aventure dans le grand nord de Jean-Louis Étienne, elle embarque, cette fois-ci, sur le Southern star4, un voilier polaire de 25 mètres, pendant un an et demi comme seconde aux Spitzberg en Norvège. Elle rejoint ensuite Ghislain, qui, à son tour, a intégré l’équipe de Jean-Louis Étienne et réalise une mission de plongée au Pôle Nord.

Subjugués par la vie sous marine vivant sous les glaces, c’est alors que, à peine la trentaine, ils décident de monter leur première expédition, Under The Pole, en 2010.

Under The Pole, c’est un projet de deux ans, financé presqu’intégralement par la société suisse Rolex, impliquant des scientifiques, des plongeurs, des vidéastes et d’un chien Kayak pour prévenir des ours. L’objectif était de passer cinquante jours sur la banquise au pôle Nord géographique, évoluant à ski, et de réaliser des plongées. Ils y ont étudié l’épaisseur de neige sur la glace pour évaluer l’impact du réchauffement climatique, ainsi que la physiologie humaine à travers des études sur le sommeil à de telles températures. Et ils ont réalisé des reportages photographique et cinématographique comme outil de sensibilisation au monde aquatique polaire. Un film documentaire de 52 minutes, On a marché sous le pôle5, a pu être diffusé sur plusieurs chaînes en France, et un livre illustré du même titre6 a été publié.

Under The Pole, un nom de code pour un univers de possibles

A peine revenus, ils envisagent la suite, Under The Pole 2. Rien de tel que de se munir d’un voilier comme camp de base scientifique pour partir plus longtemps. Manue et Ghislain vendent leur maison et obtiennent un crédit pour se procurer le Why7, une goélette robuste en aluminium et bien isolée de 20 mètres de long, construite il y a 30 ans, dans un chantier à Nantes. Entre temps, leur premier petit garçon est né, Robin. C’est également à ce moment-là que « Bilou » (Roland Jourdain) et Sophie Verceletto les aident à préparer le bateau pour le rendre opérationnel.

Début 2014, le Why hisse les voiles et part pour deux ans au Groenland – dont un hivernage de six mois dans les glaces de la baie d’Uummannaq – avec l’équipe bénévole de vidéastes et de scientifiques, le chien Kayak, et cette fois-ci le petit mousse Robin, tout juste deux ans. Ils y étudient des bivalves – collectés lors de plongées – « dont la coquille est un marqueur du temps et du climat », précise Manue, et les crinoïdes, un animal marin ressemblant à des plantes, en partenariat avec l’université de Brest et le Musée d’Histoire Naturelle. Lors de leurs plongées, ils rencontrent l’un de plus gros poissons de la planète, le requin du Groenland, vivant entre 200 et 2000 mètres de profondeur ! Dans les glaces, l’équipe réalise aussi des carottages de glace quotidiens dans le cadre d’un programme sur la capture du CO2 et le réchauffement climatique. Sur le plan humain, apprendre à vivre confinés à une petite dizaine de personnes sur un voilier dans le grand nord est « une expérience incroyable », me confie Manue. « On a réussi à mener l’expédition de manière très professionnelle, d’autant que ce sont des plongées que peu de personnes est capable de réaliser, dans le froid et à plus de 100 mètres de profondeur ». S’en suit un travail de sensibilisation avec des documentaires photo et vidéo pour la télévision.

De retour à Concarneau, sur le quai, les responsables de leur nouveau sponsor les attendent, et les voilà presque déjà repartis ! Tom, le deuxième enfant est né, Under The Pole 3 est lancé et le Why reprend la mer en 2017 pour une expédition qui les mènera jusqu’à Tahiti, via le passage du Nord-Ouest. Ils mènent une première mission scientifique sur la fluorescence naturelle en Arctique avec un chercheur du CNRS. En Polynésie, ils pilotent un programme de deux ans sur les coraux profonds à plus de 120 mètres de profondeur pour considérer si ces derniers peuvent être un refuge pour les coraux de surface qui sont, eux, en danger d’extinction.

Ensuite, ils développe en interne le programme Capsule, un prototype d’habitat immergé aux larges dômes transparents pour observer les écosystèmes des fonds océaniques, et faisant office de camp de base à partir duquel ils peuvent plonger très profondément. Emmanuelle me montre des photos : « on peut vivre à 20 mètres de fond sans limite de temps grâce à des grandes bouteilles d’oxygène et à des recycleurs d’oxygène ».

Vie de famille et vie à bord, un juste équilibre

Manue venait de s’amuser à calculer que son « grand » – qui a huit ans au moment de notre rencontre – a passé à peu près la moitié de sa vie sur le Why, et son deuxième fils, Tom, n’a presque vécu que sur ce bateau. « C’est chouette car c’était notre défi de réussir à allier notre passion à ce que nous voulions faire professionnellement, et à une vie de famille », résume-t-elle.

Au départ, le couple craignait que la vie de famille sur le Why vienne perturber l’équipe. Mais, au contraire, ils se réjouissent que cela a créé « une ADN particulière sur les expéditions qui sont, de fait, très familiales ». Ils se sont entourés de personnes très pointues dans leur domaine mais qui, humainement, correspondent à l’esprit recherché à bord.

Être une femme à bord, connaître sa valeur et s’autoriser à…

Réalité très généralement constatée, peu de femmes montent à bord en « expé ». Sur le Why, ils recrutent principalement des personnes jeunes. « Ce n’est pas encore la parité à bord » mais, selon elle, « le fait est que les femmes qui ont une certaine expérience et qui sont compétentes, sont aussi souvent des femmes à l’aube ou déjà dans une vie de famille et qui ne peuvent pas s’absenter pendant trois ou quatre mois d’affilée sur un bateau ». A l’instar de leur coordinatrice de programme scientifique et spécialiste des coraux, maman d’un petit garçon, qui ne souhaite pas partir plusieurs mois. En effet, elle a l’impression que la plupart des femmes ne s’autorise pas la même chose que beaucoup d’hommes, en particulier vis-à-vis de leur famille : « Autant il y a encore beaucoup d’hommes qui se permettent d’avoir des métiers où ils partent pendant trois mois, c’est assez bien accepté par tous. Autant les femmes, […] elles se l’interdisent plus, ou tout simplement elles n’en n’ont pas envie car elles ne veulent pas laisser leurs enfants pendant autant de temps », ce que Manue comprend parfaitement et c’est bien la raison pour laquelle elle part avec eux (et une nounou) !

Malgré les risques que ces métiers d’explorateurs comprennent, certaines femmes se permettent toutefois de suivre leur passion. Manue me parle d’une de ses connaissances, la célèbre navigatrice Samantha Davies : « Sam est complètement passionnée et elle ne pouvait pas mettre sa passion de côté même en ayant eu un enfant, et c’est chouette de fonctionner comme ça ».

Quand au sexisme, elle ne le ressent que très rarement. Dans sa génération, « une nana qui fait ses preuves et qui est compétente, on l’estime largement autant qu’un mec », résume-t-elle. Les quelques fois où elle a eu l’impression d’être un peu testée, c’est par la génération d’avant, qui n’avaient pas encore l’habitude de côtoyer des femmes dans certains domaines.

Néanmoins, et c’est bien là où la chose devient plus délicate, Manue considère que les jeunes femmes qui se lancent dans la course au large ou des expéditions pensent qu’elles ont plus de choses à prouver encore. Le fameux syndrome de l’imposteur, qui peut les rendre plus rentre-dedans que certains hommes. « C’est agréable quand on dépasse ce sentiment », confie-t-elle.

Manue reconnaît que ses compétences de skippeuse lui permettent d’avoir son propre rôle et sa propre place à bord, mais qu’elle n’irait pas très loin sans le mécano ou encore sans Ghislain sur des aspects techniques comme le chauffage ou les circuits électriques du Why. En effet, quand ils naviguent à la voile, elle revient vraiment à ce que, elle, elle sait faire, et, là, elle se sent légitime et bien dans ce type de navigation. C’est vraiment un travail d’équipe, qu’elle dit « très respectueuse », comme en plongée.

L’importance de la connaissance de ses propres limites et de la communication est primordiale. Manue insiste sur le fait que pouvoir se dire à soi-même et au reste de l’équipe lors d’une expédition « là je ne le sens pas », « j’ai peur », « je n’ai pas envie » est capital. Elle ajoute : « On estime qu’un explorateur, un plongeur technique profond, un navigateur dans ces coins là (les Pôles), soit en maîtrise complète ». « Mais dès fois, tu as peur… » Et comme elle se dit en capacité à communiquer ses ressentis ou ses limites, elle permet de « détendre pas mal de monde avec ça » et « souvent ça surprend les gens ». Par exemple, trois jours avant de rentrer dans la capsule, elle avait peur d’être claustrophobe et de gérer la capsule de nuit, alors elle a tout simplement exprimé à son équipe son appréhension car, finalement, « c’est important de montrer qu’on n’est pas des super héros, sans peur sans limite ».

De ses yeux en amande et sa chevelure brune, on l’imaginerait originaire de ces contrées lointaines et insolites où elle se plaît à tisser des liens. La tête sur les épaules, et les pieds bien ancrés, Manue entremêle les différentes parties d’elle-même à ses aspirations les plus profondes. Non sans questionnements, à sa manière, elle a su relever un défi bien souvent imposé aux femmes, pouvoir allier passion, travail et vie de famille.

1. Le Fleur de Lampaul est un dundee breton construit en octobre 1947. Il appartient aujourd’hui à Gilles et Sylvie Auger, gérants de la société Nordet Croisière et du Chantier Naval Bernard à Saint-Vaast-la-Hougue (Manche).

2. L’île Clipperton, anciennement dénommée île de la Passion, est une possession française composée d’un unique atoll situé dans l’Est de l’océan Pacifique nord, à 1 081 kilomètres au sud-ouest du Mexique (Source : Wikipédia).

3. Le Rara Avis (littéralement « Oiseau Rare » en latin) est une goélette à trois mâts, construite en 1957 aux Pays-Bas. Depuis 1973, il fait partie de la flotte de l’association des Amis de Jeudi Dimanche créée par le Père Jaouen.

4. Dériveur lesté en aluminium, construit par Stephens Marine USA sur des plans de William Tripp. Sloop gréé en cotre. Aujourd’hui utilisé pour des voyages voile et randonnée dans le grand nord.

5. On a marché sous le pôle, de Thierry Robert, 2010.

6. On a marché sous le pôle, de Ghislain Bardout, Emmanuelle Périé-Bardout et Benoît Poyelle (photographe), Éditions Le Chêne, 2011.

7. https://www.underthepole.com/presentation/le-bateau

Auteur : Mathilde Pilon

Une réflexion sur “Emmanuelle Périé Bardout

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