Louise Ras

La narratrice de l’océan

Juillet 2020. La goélette en bois de douze mètres, Hirondelle, est en escale au port du Crouesty dans le Morbihan. Louise Ras est membre de l’association Sailing Hirondelle1 et copropriétaire de la goélette. Le majestueux vieux gréement trône en bout de quai parmi des unités standardisées. Louise m’invite à monter sur le voilier et à prendre connaissance de l’équipage du moment composé de son compagnon, Aurélien, et d’une bénévole, Louison, occupée à dessiner quelques bulles de bande-dessinée.

A bord d’Hirondelle, temps de pause pour Louise, avant de donner une interview.
© Mathilde Pilon

La voile, une histoire de famille

Louise a 28 ans. Sa mère est Germano-américaine et son père Français, « du Lot », précise-t-elle. Grands amateurs de voile, ses parents aimaient acheter des vieux bateaux pour les restaurer, naviguer un peu et les revendre. Jusqu’à ses douze ans, Louise a vécu dans la baie de Chesapeake2, en Virginie, sur la côte est des États-Unis. Elle a grandi dans l’univers des chantiers navals : « à jouer entre les bateaux, à aider mes parents, à poncer du bois », se souvient-elle et, dès le plus jeune âge, a pratiqué l’Optimist, à bord duquel elle adorait « être toute seule sur son bateau et avoir l’impression d’être le chef », sensation souvent rare à cet âge-là.

Ensuite, un océan plus loin, la petite famille s’est installée en Dordogne, loin des embruns de la mer. Formé à l’UCPA, son père souhaitait que ses enfants apprennent à naviguer à l’école des Glénans, la voilà embarquée en stage de voile tous les étés, jusqu’à passer son monitorat et encadrer des stages.

Depuis ses dix ans, Louise a un rêve en tête : habiter sur un bateau et naviguer loin. Sans trop savoir comment y arriver, cela l’a animé jusqu’à croiser, bien plus tard, le sillage d’Hirondelle. Entre temps, elle a rencontré Aurélien, moniteur de voile et secouriste aux Sapeurs Pompiers de Paris, qui, lui aussi, avait la même envie de vivre sur un bateau. Après des études en sciences politiques à Bordeaux, et un Master sur les biens publics mondiaux, Louise a travaillé un an à Paris sur le milieu marin. En manque de mer, le couple a vite décidé de se rapprocher de la Bretagne et de partir en quête d’un bateau.

Hirondelle, voilier chéri

Un an et demi de recherche, quelques sous en poche et un cahier des charges bien précis, c’est Hirondelle qui sera l’heureuse élue de leur prospection. La goélette, construction amateur des années 1990, reprend son envol et migre depuis son Doubs natal jusqu’à Brest pour 18 mois de chantier.

Louise se plaît à raconter l’histoire du voilier. Installés dans le Doubs, le couple d’anciens propriétaires a construit pendant huit ans leur navire, inspiré des plans de l’architecte naval américain Herreshoff. Ils ont navigué douze ans, en Méditerranée principalement. Ne se sentant plus en âge de prendre le large, ils ont décidé de vendre leur bateau. Mais, il s’agissait plus de confier leur bébé à des personnes de confiance que de trouver un simple acheteur. Traversant la France pour venir voir le voilier, Louise et Aurélien ont passé une journée entière de « recrutement avant adoption » durant l’été 2018 pour voir si leur projet correspondait à la philosophie de navigation des propriétaires. On ne confie pas Hirondelle au premier venu ! Le coup de cœur fût respectif. « Nous sommes tombés en amour de ce bateau, il est beau, assez unique, tout est rempli d’histoire, même le nom ! Il s’appelle Hirondelle car des hirondelles venaient nicher tous les printemps dans le bateau pendant la construction » s’émerveille à nouveau Louise !

Ils l’ont mis à l’eau début janvier 2020. Pendant le temps des travaux de rénovation, ils ont monté le projet associatif Sailing Hirondelle, qui consiste « à créer des supports de sensibilisation à une relation plus durable avec l’océan », l’idée étant de concevoir du commun autour de ce bateau et non d’en faire un projet personnel.

Fort d’une année d’étude en architecture navale et d’expériences sur des chantiers navals, Aurélien avait pour objectif d’être autonome le plus possible en terme de travaux et de réparation, surtout « quand on a un petit budget ou que tu veux aller loin », précise Louise. Quant à elle, elle a « appris sur le tas », en essayant de comprendre comment tout fonctionne. Bien entourés à Brest, ils ont bénéficié de nombreux coups de main.

Habitués comme beaucoup à une navigation sur des sloops classiques en polyester, ils se sont initiés à l’usage et au réglage des nombreuses voiles du deux-mâts. Ils habitent ensemble sur le bateau, et, comme ils le mettent en même temps à disposition de l’association Sailing Hirondelle, des bénévoles techniciens, artistes, chercheurs ou encore journalistes viennent à bord. La bande de joyeux lurons partagent donc une vie en collectif et voguent à la rencontre d’acteurs et actrices de l’océan.

Voyage, petite Hirondelle ! Et raconte-nous des histoires.

Suite à une expérience professionnelle sur la création d’outils pédagogiques dans le cadre de la relation « humain et océan » à Brest, Louise a souhaité continuer à réaliser d’autres supports de sensibilisation au milieu marin. En discutant autour d’elle, Alix, pro de la communication, et Aline, illustratrice et graphiste, se sont associées à son projet. Sailing Hirondelle est née en 2019. Ils ont mis en place un financement participatif pour le lancement de l’association et ils ont réussi à fédérer autour de leur projet des fournisseurs de matériel, ce qui leur a permis de s’équiper d’un radeau de survie, de vestes de quart ou encore de matériel de sécurité.

En 2020, ils ont navigué cinq mois autour de la Bretagne, où, entre Nantes et Saint-Malo, Louise est allée à la rencontre de personnes explorant, vivant ou protégeant la mer et a retranscrit leur témoignage sous forme d’articles et de podcasts. Les bénévoles aux horizons variés sont présents également pour créer d’autres supports – vidéos, photos, dessins -, que l’association utilise et diffuse.

Une manière de vivre la mer, un projet fédérateur autour de la protection des océans, ces jeunes gens réfléchissent à faire autrement. Sur l’île d’Houat, des îliens lui ont rapportés : « on a parfois du mal avec les gens qui viennent consommer la mer », phrase qu’elle considère si tristement appropriée à la mentalité d’une partie des navigateurs.

Naviguer, des sensations qui la portent

« Dans mes interviews, quand je demande ‘c’est quoi pour toi l’océan ?’, tout le monde me répond : ‘la liberté’ « , me confie-t-elle.

Ce qui est certain, c’est l’apaisement total qu’elle y retrouve. Pendant ses études à Bordeaux, elle s’échappait quelques heures à Bordeaux Lac pour se ressourcer une heure à bord d’un 420. « Ce n’était pas un coin de nature, juste un rond d’eau mais c’était une échappée incroyable, un relâchement ». Sur l’eau, en dériveur, « tu laisses tes problèmes à terre, tu barres, tu cherches les risées, tu regardes tes réglages, tu ressens les sensations, tu essaies de faire planer ton bateau, c’est jouissif, tu es trop bien, c’est un sentiment de bonheur profond », poétise-t-elle. Avec Hirondelle, les sensations sont très différentes, il leur faut faire bouger douze tonnes juste avec le vent et sentir l’inertie. « C’est vachement fort alors que c’est plus lent que le dériveur ! » Louise ne s’ennuie jamais, à regarder les paysages évolués et la mer chaque jour différente.

Quant à ses craintes en mer, elle déclare tout de go : « Couler, avoir une grosse avarie, quoi  » ! Puisqu’elle supporte très mal la vue du sang ou des piqûres, elle craint réellement que quelqu’un à bord ait des problèmes et qu’il lui faille faire face à la situation. Elle espère que, avec l’adrénaline, elle soit capable de gérer si ça arrive. Heureusement pour elle, son compagnon, Aurélien, ancien secouriste et formateur pour les premiers secours en mer, est bien plus à l’aise.

Du sexisme ordinaire à des modèles féminins inspirants

« Dès que tu montes en niveau, en dériveur, tu es la seule femme quasiment », résume-t-elle. Dans l’encadrement de stage, ou lors de ses stages de monitorat, elle était très souvent la seule femme. Le fait de ne pas avoir d’exemples de femme à bord a joué sur son manque de confiance en elle. En effet, dès que Louise discute avec des femmes qui naviguent, elles témoignent de leur manque de confiance et qu’elles ont besoin de faire et refaire pour prouver aux autres et à elles-même qu’elles savent naviguer.

Toutefois, l’hiver précédent, « on a vu un 31 pieds arriver dans le port de Brest juste après une tempête, et une petite minette était en train d’attacher le bateau, tout s’est passé dans le calme, c’était propre, c’était magnifique, il n’y avait aucun mec qui gueulait ». « C’était une navigatrice solo qui a fait du dériveur, de la croisière, du convoyage, de la maintenance, elle sait bien évidement gérer son bateau toute seule. » Cette dernière lui a confiée qu’elle avait réalisé les travaux de rénovation toute seule, acquérant confiance au fur et à mesure.

Par ailleurs, le sexisme sous-jacent bien ancré dans les mentalités semble l’agacer tout particulièrement. Elle prend en exemple une connaissance, une femme marin professionnelle qui avait vue des hommes refuser d’embarquer en raison de sa présence. Ou encore la fois où elle encadrait un stage adulte mixte et que les femmes stagiaires étaient surprises d’avoir une monitrice, ne cessant de comparer Louise à leur précédent prof. Ressenti guère agréable, ni évident à gérer. Ou alors lors de leur recherche de bateau, quand les propriétaires montraient la construction et les fonds à Aurélien et la cuisine à Louise.

Résultat de ce sexisme ordinaire en continu : « on se retrouve à ne pas se sentir légitime », résume-t-elle. « En dériveur, on pense que, si tu n’arrives pas à hisser la voile, c’est parce que tu n’as pas de force alors qu’en fait il y a quelque chose de coincer, et, qu’au final, le mec il bourrine et casse le truc ! »

Louise se dit que naviguer entre femmes serait une étape parmi d’autres pour faire face au sexisme. Elle aimerait embarquer plus de femmes qui veulent prendre confiance sur un bateau, peu importe l’âge et leur niveau, « sans un mec qui arrive pour t’arracher un bout des mains ». Ou encore des femmes qui sont en train de passer des diplômes pour être capitaine et qui ont besoin d’un cadre non mixte, avec des modèles qui te donnent confiance ».

Le modèle de Louise est l’Américaine Tania Aebi, la plus jeune femme à avoir fait le tour du monde en solitaire à 18 ans. Jeune, Louise a lu le récit de ses aventures3 et ça a été le déclic. « Avoir un exemple de femme, c’est fort quand tu es petite, quand tu ne vois que des mecs naviguer, et là dans ton bouquin c’est une femme qui assure ».

La belle Hirondelle, que Louise se plaît à définir au féminin, ailes déployées, vogue en Atlantique principalement en compagnie de sa communauté de bénévoles engagés et surfe sur les réseaux sociaux et dans les évènements nautiques pour sensibiliser aux problématiques relatifs aux océans, en y diffusant photos, vidéos, dessins et podcasts. Louise, quant à elle, profite de sa nouvelle vie qu’elle s’est créée sur mesure, emprunte de ses aspirations les plus profondes.

1. https://www.sailinghirondelle.com

2. Baie au sud de Washington DC, limitrophe avec les états du Delaware, du Maryland, de la Virginie.

3. Maiden Voyage, de Tania Aebi et Bernadette Brennan, 2012, Editions Simon & Schuster.

Auteur : Mathilde Pilon

Une réflexion sur “Louise Ras

  1. Pingback: Des femmes et la mer | mathilde pilon

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